Est-il possible de «déradicaliser» ?

Le Centre d’action et de prévention de la radicalisation des individus, le CAPRI, a été cité le 21 février comme un des rares exemples à suivre par les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé lors d’un point d’étape sur leur mission d’information parlementaire relative à la prise en charge des djihadistes. Inauguré début 2016 à Bordeaux, l’équipe du centre a reçu la visite du ministre de l’Intérieur fin janvier. Après plus d’un an de fonctionnement, un premier bilan peut être dressé.

Financé par la Préfecture de la Gironde et les collectivités locales, le CAPRI a pris en charge une quarantaine d’individus. Sa méthode pluridisciplinaire associe psychologues, psychiatres, acteurs du champ social et du culte. Le centre répond aux demandes des familles en prenant appui sur les dispositifs de droit commun, afin de réinsérer la personne dans un environnement stabilisant

Plus du tiers des individus suivis sont mineurs, et plus des deux tiers ont moins de 24 ans. La radicalisation est majoritairement une problématique de l’adolescence et de la post-adolescence, qui concerne également les femmes. Celles-ci représentent 40 % de l’effectif et concentrent les cas les plus difficiles. La répartition par lieu d’habitation est aléatoire: il n’y a pas de surreprésentation des personnes issues des quartiers prioritaires. Toutes ont un point commun : elles ne connaissent pas bien la religion musulmane, car elles sont issues de familles arabo-musulmanes peu pratiquantes ou de familles sans histoire migratoire récente. La diversité des trajectoires et des modalités de radicalisation nécessite une prise en charge individualisée adaptée à chaque cas.

Au fil des mois, nous avons constaté trois types de prises en charge. S’est posée en premier lieu la question de la psychiatrie pour un tiers des suivis. Lorsqu’une famille contacte le centre sur les conseils de la Préfecture, son rôle est d’évaluer la dangerosité et de faciliter l’accès aux soins de santé mentale. Lorsqu’elle contacte l’équipe directement, le diagnostic n’a le plus souvent pas encore été posé, et il s’agit alors de différencier « radicalisation » et décompensation psychiatrique. L’accompagnement vers le soin permet généralement de stabiliser ces personnes.

La moitié des prises en charge concerne de jeunes individus convertis ou «néo-convertis» qui basculent dans un islam intégral, qui ne sont pas radicalisés au sens violent, mais présentent des facteurs de vulnérabilité à l’embrigadement. La pratique religieuse intense peut en effet entraîner une rupture avec l’environnement familial et social, et le sentiment de rejet chez l’individu. La recherche spirituelle qui accompagne la conversion peut amener à une mise en contact avec un recruteur, le plus souvent via internet, qui se sert alors du sentiment d’exclusion ressenti pour manipuler l’individu. Dans ce type de cas, le CAPRI propose un accompagnement des parents et des personnels éducatifs pour prévenir une rupture avec l’environnement et conforter le lien affectif et social. Une offre théologique respectant les valeurs de la République peut également être proposée à l’individu. Ces situations sont globalement en cours de stabilisation.

Le troisième type, qui représente 20% des prises en charge, concerne les jeunes individus en lien avec des filières djihadistes, et qui sont ou non passés à l’acte. Ces personnes cumulent des problématiques psychologiques, avec des traumas encore à vif, et des difficultés sociales. Ce sont les cas qui nécessitent le plus d’énergie. Face à des problèmes très profonds, la prise en charge sociale et psychologique, voire psychiatrique, ne peut être que de longue haleine et les résultats évaluables sur le long terme.

A travers l’activité du CAPRI se dessine des contours inattendus pour le phénomène de radicalisation : peu d’endoctrinement par une idéologie islamiste puissante, mais plutôt des jeunes fragiles, avec des difficultés sociales, psychologiques, voire psychiatriques. Cela s’explique par le fait que le centre ne suit pas tous les individus radicalisés du territoire, et que les méthodes de recrutement de Daesh ne sont pas celles d’Al-Qeada. Alors que ce dernier privilégiait la cooptation de personnes de confiance au sein de ses cellules, les djihadistes actuels recrutent largement des personnes plus ou moins équilibrées, qui sont à même de commettre seules des actes violents avec un accompagnement minimum.

Il ne s’agit donc moins de « déradicaliser » des individus, qui sont en réalité peu idéologisés, que d’agir sur les facteurs de risques psychologiques et sociaux pour « prévenir » la radicalisation, c’est à dire stopper ou inverser le processus le plus tôt possible. A ce titre, on ne peut que saluer l’évolution du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, qui est depuis quelques mois centré sur la prévention et non plus sur la « déradicalisation ».

 

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