Radicalisation ou psychiatrie ?

Cerveau - Engrenages Cle

Selon les premiers éléments de l’enquête, l’homme responsable de l’attaque au couteau survenue à la gare Saint-Charles à Marseille qui a fait deux victimes était sans domicile fixe, consommateur de drogues dures et connu des services de police pour des délits de droit commun. Bien que Daesh ait revendiqué l’attaque, le Ministre de l’Intérieur Gérard Colomb se montre prudent sur son caractère terroriste. En effet, bien qu’aucune expertise psychiatrique ne puisse le confirmer, l’assaillant étant mort, le mode opératoire ainsi que les antécédents de l’individu posent la question de la présence d’une pathologie mentale et relancent le débat sur les relations entre psychiatre et radicalisation.

La définition de la radicalisation faisant consensus au niveau académique est, en simplifiant, un processus qui s’appuie sur une idéologie et qui mène à la violence. Or, on comprend assez aisément que lorsque quelqu’un passe à l’acte à l’occasion d’une décompensation psychiatrique, il n’y a derrière cet acte aucune idéologie à l’œuvre. C’est donc la notion même de radicalisation qui est interrogée par le profil du tueur de Marseille, comme l’interrogeaient déjà les profils des responsables des attentats à Nice en juillet 2016 et à Orlando en juillet dernier pour ne citer qu’eux.

Au sein du Centre d’action et de prévention contre la radicalisation des individus, le CAPRI, nous travaillons notamment avec des psychologues et des psychiatres détachés de l’hôpital. Les premiers individus qui nous été confiés par la Préfecture, afin d’évaluer le degré de dangerosité et de proposer une prise en charge adaptée, souffraient clairement de pathologies psychiques. Si ces personnes ne correspondent pas à la définition académique de la radicalisation, elles intéressent néanmoins la sécurité publique à plusieurs titres. En premier lieu parce que certaines personnes souffrant de pathologies mentales vont imiter les djihadistes. La psychose individuelle raisonne avec la psychose collective qui suit chaque attentat du fait de l’écho médiatique. Les psychiatres citent souvent l’exemple des nombreux malades qui se prenaient pour Napoléons dans les asiles suite au retour de ses cendres au Panthéon en 1840. Outre l’imitation, la psychopathologie intervient également dans le phénomène terroriste au travers des méthodes de Daesh et des autres groupes djihadistes actuels. Ces derniers recrutent largement par le web et les réseaux sociaux des individus plus ou moins stables psychiquement, en capacité de réaliser des attentats relativement simples mais potentiellement très destructeurs en étant accompagnés par une simple notice lue sur Internet. Le but étant de créer un effet de terreur par la répétition des actes terroristes et, d’augmenter par ce biais la polarisation de la société. Polarisation qui favorise elle-même le départ de combattants en zone irako-syrienne. Les individus suivis par le CAPRI, qui ne sont pas tous au stade de la violence dans la radicalisation, et encore moins des terroristes, présentent souvent des fragilités psychologiques, voire une pathologie psychique avérée. Il y a là une rupture avec la génération d’Al Qaeda, qui privilégiait au sein de ses cellules des personnes équilibrées ne mettant pas à mal l’organisation d’attentats d’un niveau de complexité plus élevé. C’est ainsi que Zacarias Moussaoui, qui présentait de signes de fragilité, a été écarté de l’organisation des attentats du 11 septembre.

Nous sommes face à une nouvelle génération du djihadisme, dont le mode recrutement actuel repose en grande partie sur la fragilité psychologique d’individus isolés socialement. Le caractère solitaire des attaques qu’ils peuvent être amenés à commettre présente plusieurs avantages. D’abord celui de ne pas être confronté à un groupe, avec lequel la coordination des actions serait compliquée du fait de la fragilité psychique. Ensuite, celui d’être plus discret vis-à-vis des services de renseignent, les interactions susceptibles d’être interceptées étant réduites au minimum.

La question pour une structure de lutte contre la radicalisation n’est donc pas de savoir si les personnes qui souffrent de pathologies psychiatriques sont radicalisées ou non, cette question pouvant éventuellement intéresser les universitaires qui proposent une définition du phénomène. Le réel enjeu est de prendre en charge les personnes dans leur individualité et dans la complexité de leur parcours. Et de ce point de vue, la dimension psycho-pathologique participe au processus de radicalisation chez certains d’entre eux, sans s’y limiter pour autant.

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