Les Etats-Unis : une diversité culturelle, historique et politique

Le programme des visiteurs internationaux nous a amené à visiter 6 villes dans 6 Etats différents. Au fur et à mesure de la dizaine d’articles rédigés sur mon blog pendant le séjour, j’ai pu apprécier différents aspects du « nouveau monde ». Ses qualités, comme ses défauts. Sa passion sans limite pour la liberté, qui laisse souvent de coté les plus faibles. Qu’on l’idolâtre ou qu’on la déteste, j’ai eu l’immense chance de pouvoir découvrir la société américaine de l’intérieur, et de restituer cette expérience lors d’une table ronde de la Quinzaine de l’égalité le 14 novembre en présence du Conseil des Etats-Unis. 

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Trois semaines pour découvrir un pays, cela peut paraître largement suffisant. Pas lorsqu’il s’agit des Etats-Unis qui regroupent 50 Etats, ainsi que des territoires qui ne sont pas des Etats comme par exemple Puerto Rico. Une Union qui se caractérise par une grande diversité, avec de grands centres urbains « sanctuaires », cosmopolites et accueillants pour les sans-papiers, qui refusent d’appliquer les lois fédérales d’expulsion des migrants illégaux, et des Etats moins peuplés, plus hostiles à l’immigration, qui ont majoritairement voté pour Donald Trump. Ainsi le contraste est saisissant entre Minneapolis et Baltimore, qui ont mis la gestion de la diversité au cœur de leur politique musicale, et un Etat comme l’Alabama, où persiste encore, de manière informelle, la ségrégation raciale.

Une diversité historique également, avec 11 Etats qui ont fait sécession à la fin du XIXème siècle, car ils étaient opposés à l’abolition de l’esclavage, et pour lesquels la question raciale se pose encore aujourd’hui. Ces fortes disparités s’expliquent également par le fait que l’Union a été créée après les Etats eux-mêmes, qui ne lui ont confié que des pouvoirs assez restreints, de peur de se retrouver face à une nouvelle bureaucratie dirigiste, comme l’était l’Angleterre vis-à-vis de ses colonies. Aujourd’hui, le gouvernement fédéral ne dispose de pouvoirs que dans des domaines très précis : diplomatie, armée, justice fédérale… Cela explique les revers essuyés par Donald Trump avec le « muslim ban », invalidé par deux fois par la justice, avec la suppression de l’Obamacare, que le Congrès entend conserver ou encore, avec le blocage du « transgender military ban » par une juge fédérale. L’élection du nouveau président américain n’aura, fort heureusement, qu’un impact limité, sa politique ne pouvant être menée qu’avec l’accord du Congrès, de la Cour Suprême, et des gouvernements locaux, Etats et mégalopoles, qui pèsent un poids considérable. D’ailleurs, les américains rencontrés étaient globalement assez indifférents à l’élection de Trump, même pour ceux qui ayant voté démocrate. Les plus inquiets étaient les chercheurs en sciences sociales, dont les budgets peuvent être menacés par la nouvelle administration, et qui savent que les discours populistes sont contre-productifs sur le plan sociétal.

Le citoyen américain se préoccupe davantage de ce qu’il se passe dans sa ville, surtout si c’est un grand centre urbain, et dans son Etat, que de l’Etat fédéral, qui a peu d’impact sur sa vie quotidienne. Il est engagé car il se sent collectivement responsable de ce qui lui arrive : il n’est pas rare que les habitants s’organisent pour suppléer un service public défaillant, à l’exemple des voisins vigilants et autres brigades pour assurer la sécurité d’un quartier avec les risques que cela comporte, notamment dans le cas de l’affaire Trayvon Martin en Floride. Il attend finalement assez peu de l’Etat, car cette responsabilité va de paire avec la liberté : plus on est libre, plus on est responsable. La conception américaine de la liberté est une application très stricte du principe que nous connaissons à l’article 4 de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Le contrôle social y est donc beaucoup moins fort, et chacun peut être lui-même. Si l’on a envie d’avoir les cheveux verts ou multicolores, de s’habiller de la façon la plus extravagante possible, de revendiquer de manière ostentatoire ses opinions politiques et inclinaisons personnelles, personne ne s’en plaint ni même le remarque. C’est d’ailleurs l’un des éléments qui a séduit les électeurs de l’actuel Président des Etats-Unis : son mépris le plus complet du politiquement correct et le refus d’adopter un comportement ou un langage policé.

L’autre aspect surprenant, et qui explique en partie le respecte de l’identité de chacun, est l’absence de culture commune : les Etats-Unis ne sont qu’une mosaïque de cultures en liens avec les différentes vagues migratoires. Il s’agit donc pleinement d’une société multi-culturelle, où chacun garde et revendique la culture de sa communauté en accord avec la devise officielle du pays jusqu’en 1956 : « E pluribus unum » (Un seul à partir de plusieurs). L’absence de langue fédérale officielle oblige à tout traduire en différentes langues et constitue un véritable défi pour l’intégration. Le sentiment d’appartenance nationale, très fort y compris dans les communautés latino-américaines et afro-américaines, est fondé non pas sur le partage d’une culture mais d’un rêve commun : the american dream (le rêve américain). L’idée qu’il est possible de tout abandonner dans son pays, de recommencer à zéro et de devenir milliardaire. La réussite personnelle y est donc très valorisée, l’échec et la pauvreté particulièrement stigmatisés. Cela explique la faiblesse du système de protection sociale, et l’aide réduite en matière d’accès à la justice. Pour avoir un bon avocat et être correctement défendu, il faut en effet avoir les moyens de le payer… Il y a donc une justice à double vitesse : celle des riches et celle des pauvres. C’est un modèle de société très différent de la France, où la citoyenneté est basée sur une culture commune dont la langue est le vecteur.

Une autre originalité des Etats-Unis réside dans son rapport avec la religion. C’est en effet, contrairement à ce que l’on peut imaginer, un pays très laïc. Le 1er amendement pose le principe de séparation, que la Cour Suprême défend sur tous les plans : refus du financement public des écoles confessionnelles, de la mise à disposition de terrains publics pour les lieux de cultes… Des hypothèses qui, malgré certains discours « laïcards », sont possibles en France. Aux Etats-Unis, où il n’y a jamais eu de religion d’Etat, ce sont les acteurs cultuels eux–mêmes qui défendent la séparation, afin d’éviter une ingérence du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel, et garantir une véritable liberté de culte. Pas de débat sur le voile ou le hijab : chacun est libre de s’habiller comme il l’entend, et a fortiori si cela revêt un sens religieux. Le raisonnement est basé sur les libertés de chacun : en quoi le port d’un vêtement enlèverait un droit à quelqu’un d’autre ? Les débats sur le voile et le burkini en France semblent totalement surréalistes à nombre de personnes que nous avons rencontrées. Forts de ces identités religieuses respectées, les acteurs des cultes et les croyants sont très investis dans le dialogue inter-religieux et dans de nombreux projets à vocation sociale ou même politique. Martin Luther King était par exemple Pasteur. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des candidats à des fonctions politiques mettre en avant leurs convictions et leur appartenance à des communautés religieuses dans leurs campagnes.

Le mouvement en faveur des droits civiques, dont Martin Luther King était un des piliers, n’est pas arrivé par hasard. Après la guerre de sécession, les 11 Etats confédérés qui voulaient conserver l’esclavage, ont pu négocier malgré leur défaite d’avoir des lois discriminatoires et ségrégationnistes. Les afro-américains n’avaient par exemple pas le droit de vote, devaient utiliser des équipements publics qui leurs étaient réservés, ne pas boire de l’eau dans les fontaines réservées aux « blancs »… Malgré des actions et moments particulièrement forts comme le courage de Rosa Parks, qui refusa de céder sa place à une personne blanche dans un bus, et les marches de Selma, les acquis restent très fragiles. En effet la ségrégation est encore présente dans les Etats du Sud, bien que non formelle. Il y a par exemple des universités et des quartiers à 95% afro-américains ou blancs, comme à Montgomerry, capitale de l’Alabama, qui a restauré la 1ère Maison Blanche des Etats confédérés… Le musée des droits civiques à Selma possède quant à lui une salle entièrement dédiée à la Confédération, preuve que le travail de mémoire reste encore à faire en grande partie. Comme nous le confiait une association qui vient en aide sur la plan judiciaire aux afro-américains condamnés a tort, il a été mis fin sur la plan légal à l’esclavage puis à la ségrégation, mais sans jamais qu’aucun discours public ne soit venu affirmer l’égalité de tous les citoyens, et contrer les représentations racialistes fortement ancrées dans l’inconscient américain. Comme en témoignent la médiatisation toujours plus croissante des cas de violences policières et des émeutes en réponse à ces actes, qui ne sont que très rarement sanctionnés par une justice pénale de jury populaire, la question raciale est encore loin d’être réglée aux Etats-Unis.

Cette inégalité de traitement se retrouve au niveau du système pénal, qui n’est pas unifié. Chaque Etat dispose de sa propre justice, en plus des cours fédérales. Certains Etats ont donc encore recours à la peine de mort, et pouvaient, jusqu’à récemment, condamner des enfants à la perpétuité sans réduction de peine. Dans de nombreux états, les enfants sont encore jugés par le système pénal réservé aux adultes, sans application d’une excuse atténuante de minorité comme en France, et incarcérés parfois très jeunes, dès 13 ans, dans des prisons pour adultes, où ils sont placés à l’isolement afin qu’ils ne soient pas exposés à la violence et aux agressions des codétenus. Le système est en outre profondément inégalitaire : sans argent pas d’avocat, et sans avocat, il est possible d’être condamné alors même que l’on est innocent. A fortiori si l’on est afro-américain. C’est en effet ce que soutiennent de nombreux acteurs associatifs que nous avons rencontrés. Quand racisme et « pauvrophobie » se conjuguent, cela conduit à des condamnations d’innocents à la peine capitale, comme nous l’avons découvert en rencontrant des associations œuvrant pour la réouverture d’un certain nombre de dossiers dans lesquels des injustices manifestes et des violations de la procédure ont été commises.

Un autre aspect à mettre à l’actif des Etats-Unis, outre la liberté religieuse, est la question des droits LGBT, dont le mouvement en faveurs de l’égalité des droits à commencé à New-York avec les émeutes de Stonewall en 1969, et à San Francisco très peu de temps après avec Harvey Milk. Le mariage des personnes de même sexe y est possible depuis quelques années grâce à un revirement de la Cour Suprême américaine, qui s’est basée sur le 14ème amendement, introduit suite aux mouvements pour les droits civiques, et qui garantit l’égalité de traitement des citoyens. Les villes sanctuaires sont en outre à la pointe de ce combat : le gouverneur de l’Etat de New-York vient par exemple d’interdire à ses fonctionnaires de se rendre dans les Etats qui ont récemment pris des mesures contre les personnes transgenres.

Alors que retenir de tout cela ? Que les Etats-Unis placent la liberté au cœur de leur contrat social. Les américains sont totalement libres de leur orientation sexuelle, de leur religion, de s’habiller comme ils l’entendent- ils peuvent même être totalement nus dans certaines villes -, d’avoir les cheveux vert ou de sortir en pyjama si tel est leur souhait. Mais il est également possible d’être licencié sans motif et de manière expéditive, juste par ce que l’employeur l’a décidé. Le système de protection sociale est loin d’être parfait, et le système pénal plus que problématique. C’est l’illustration concrète de la difficulté à défendre l’égalité lorsque l’on met la liberté en tête de ses valeurs. Pour ma part, je trouve que l’Europe, et en particulier la France, ont certainement un meilleur équilibre. Nous aurions certainement à apprendre en matière de liberté en général, et de liberté religieuse en particulier. Mais sommes-nous prêts à assumer une plus grande responsabilité en regard d’une liberté plus importante ? Notre système de protection sociale est vraiment exceptionnel, lorsqu’on le compare à celui des Etats-Unis. En même temps, alors que notre jeunesse est désenchantée, celle des Etats-Unis est pleine d’espoir : dans un contexte économique proche du plein emploi, où le discours dominant est que l’on peut s’en sortir si on le veut vraiment, les jeunes ont beaucoup plus confiance en l’avenir. Et en matière de réussite, l’optimisme fait beaucoup, même si, bien entendu, il ne fait pas tout.

On peut se demander pourquoi le ministère des affaires étrangères américain dépense autant d’argent pour faire découvrir le pays à des « jeunes leaders » ? Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ça n’est pas pour présenter le pays sous son meilleur jour et nous transformer en fans inconditionnels. C’est certainement plus pour que nous comprenions mieux la société américaine, avec ses défauts, ses qualités. Ainsi pour rester des amis fidèles, il faut se connaître et se comprendre mutuellement. Ce voyage en petit groupe aura aussi été une aventure sur le plan humain. Nous étions 4 visiteurs internationaux, accompagnés de deux interprètes. Cela m’a permis de faire la connaissance d‘une collègue élue de la ville de Marseille, Maliza, d’un jeune islamologue, Djamil, et d’un tout aussi jeune entrepreneur investi en politique, Hassen. Nous étions tous très différents. Et parce qu’il faut aussi se détendre tout en traitant ces sujets très sérieux, nous avons bien rigolé pendant les temps « off » de ce voyage. Ce sont aujourd’hui des amis sincères, que je tenais à saluer.

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